• Le serpent de mer des devoirs du soir

    Oui, c'est un sujet qui revient, de temps à autre, sur le tapis, et auquel personne n'est indifférent. Je vais tenter de mettre noir sur blanc (ou noir sur gris, en l'occurrence ), pourquoi je suis très favorable à un travail de l'élève en dehors de la classe, en lien avec les apprentissages scolaires, en reprenant parfois les arguments de ceux qui s'y opposent - et qui font bien souvent autorité.

    1/ Il semble maintenant communément admis que la mémorisation d'une notion, d'un texte, d'un mot, d'une procédure... demande une pluralité de situations différentes pour être stable.

    Le changement de cadre, parfois d'interlocuteur, ainsi que le simple fait de le revoir, est une chance supplémentaire donnée au savoir en jeu d'être intégré.

    2/ La mémoire se travaille, se cherche, se découvre. Elle n'apparaît pas subitement au collège. Elle doit être entraînée tout au long de la scolarité -et de façon solitaire, car c'est un acte éminemment personnel, que ce soit en temps ou en stratégies-, elle doit se confronter à différents objets, elle doit s'expérimenter, se tromper, se trouver... afin d'être un jour capable d'engranger rapidement une masse de plus en plus importante de données.

    Oui mais :

    3/ "Les devoirs du soir creusent les inégalités, car certains parents sont incapables (pour différentes raisons liées au horaires ou à la langue) d'aider leur enfant."

    C'est faux. Donner des devoirs à la maison -dans la mesure où ils sont faisables par l'enfant sans étayage fort, juste avec un peu d'encouragement à s'y mettre et une vérification que le travail a été, sinon réussi (ce qui importe peu), du moins essayé- est au contraire garant de l'égalité.

    Petit exemple concret :

    Tous les jours, en ortho, nous apprenons 5 mots en classe : signification; écriture a priori; analyse des difficultés; copie une fois; réécriture sans modèle. Cela prend 15' environ pour les 5 mots.

    Je les donne ensuite à revoir le soir (selon la petite méthodologie donnée en lien tout à l'heure, qu'ils peuvent faire eux-mêmes), et ils sont dictés le lendemain.

    Imaginons que :

    - 30 % des élèves savaient déjà les orthographier. Ces 15' de classe n'ont permis que de les réactualiser. Peu importe qu'ils les revoient, ou pas, le soir. Le "devoir" donné est inutile, pour eux.

    - pour 40 % des élèves, le travail effectué en classe est suffisant, les mots sont stockés en mémoire à moyen terme, et ils sauront les écrire demain. Dans 15 jours, s'ils n'effectuent pas une révision différée, j'en suis moins sûre.

    - pour les 30 % d'élèves restants (ceux qui lisent peu ou avec difficulté, donc qui n'ont pas déjà rencontré plusieurs fois ces mots, qui peinent déjà à encoder des mots simples... ces 15' ne suffisent pas. Ils ont besoin d'une copie différée dans le temps, peut-être de deux copies... donc de plus de temps (que je ne suis pas en mesure de leur accorder).

    Si donc je me bornais à ces 15' de classe, en me disant : "tant pis pour ceux qui ont besoin de voir et de revoir ces mots car ils ne font pas partie de leur répertoire orthographique", là, je crois que je creuserais les écarts : je conforterais l'intuition orthographique des élèves les plus à l'aise (très souvent les bons lecteurs), leur donnerais une fixation supplémentaire, et laisserais les autres sur une occurrence insuffisante pour être efficace.

     

    4/ "Les enfants sont fatigués, le soir. Cette demi-heure supplémentaire d'effort est la goutte d'eau."

    Non.

    Je ne pense pas que l'effort intellectuel (surtout s'il est adapté à l'âge des élèves concernés) soit tellement fatigant.

    Le bruit de la salle de classe, de la cour, du Centre de Loisirs... la collectivité à haute dose, les transports, les couchers tardifs, les écrans... sont fatigants. Pas un effort de révision fait entre soi.

    Les petits humains sont programmés pour apprendre. Ils sont, en Elémentaire, dans une tranche d'âge où ils n'ont (sauf exceptions, bien entendu) que cela à faire et à penser. Cela fait partie de leurs besoins fondamentaux, et n'occasionne de fatigue réelle que si les conditions minimales de calme ne sont pas remplies.

     

     5) "On ne prend réellement conscience que les devoirs sont une corvée que lorsque l'on a soi-même des enfants."

    Oui. Les enfants demandent du temps, de l'énergie, c'est certain.

    Et c'est pas toujours évident de se remettre aux devoirs après sa journée de travail, on le sait bien...

    Et pourtant...

     Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle dont j’ai tué les chenilles. Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire.

    (Le Petit Prince, parlant de sa Rose.)


  • Commentaires

    1
    Dimanche 20 Octobre 2013 à 16:50

    +1000 environ. Et comme tu le dis si bien: Il suffit de doser, d'adapter et de préparer en amont. 

    Merci pour la petite citation. Elle m'émeut toujours. 

    2
    Dimanche 20 Octobre 2013 à 16:53

    Oui, moi aussi, elle me bouleverse parfois.

     

    (Et merci pour ton com'. Je m'attendais à des réactions, même négatives, mais rien...)

    3
    Dimanche 20 Octobre 2013 à 17:15

    Je m'attendais aussi à un débat plus vif...

    Puisque presque personne ne réagit, je poste tout de même : N'ayant pas encore d'enfants, je suis plutôt timide lorsqu'il s'agit de donner des leçons à apprendre, cela me rassure de voir que certains enseignants et parents pensent comme toi.

    Pour ma part je me contente de donner le maximum d'outils pour que l'apprentissage des leçons puisse se faire totalement seul, même s'il est préférable que les parents soient derrière au moins pour encourager, ce qui me semble possible même dans le cas de parents totalement illettrés. C'est tout de même bien souvent mission impossible, et c'est encore une de ces situations dans laquelle l'enseignant se trouve toujours en tort. Pour certains ce que l'on donne sera trop, pour d'autres pas assez. J'ai beau tout faire pour être très claire et donner de plus en plus de précisions, au point que cela en devient presque ridicule, j'ai souvent des parents affolés qui viennent me voir parce qu'ils ne comprennent pas bien (mais quand il est écrit "apprendre la poésie - savoir la réciter de mémoire devant la classe- " nous ne savions pas que cela signifiait qu'il fallait l'apprendre en entier ! / Mais quand il est écrit "savoir écrire sous la dictée les mots suivants" nous ne savions pas qu'il s'agissait des mots de la liste qui se trouvait juste en dessous/ nous ne savions pas que cela impliquait de savoir les écrire en cursive/ nous ne savions pas que les devoirs inscrits à la page du lundi étaient pour le lundi/ etc, etc... )

    4
    Dimanche 20 Octobre 2013 à 17:45

    Alors nous dirons qu'en CP, parents et enfants vont apprendre ensemble à avoir des devoirs et des leçons et à les faire. A essayer au moins. Et qu'arrivés en CM, ils sauront.

    Cela dit, mes collègues de CP ont imaginé ce dispositifs à mon avis très intéressant: Inviter les parents aux APC du soir 1 fois ou deux, par petits groupes, après inscriptions, pour que être sûres qu'ils seraient présents et volontaires, afin de leur apprendre comment aider leur enfant à la maison.

    Bilan: personne n'est venu...

     

    5
    CELINE79
    Lundi 21 Octobre 2013 à 08:25

    Oh les devoirs !!!! 

    Quel message magnifique est passé avec la reforme des rythmes ??? Pas de devoirs à la maison.... 

    Et oui c'est ce que m'a annoncé une maman "tres gentiement" ... 

    Non mais je reve ! je suis tout à fait d'accord avec toi ! je vais meme peut-etre le copier pour l'avoir sous la main afin de lui expliquer le pourquoi du comment ;-)

     

    Bien evidemment que les devoirs sont necessaires! Et quand j'entends..." moi a mon epoque on allait à l'école 4,5 jours et demi on est pas mort!"  Et ben moi à mon époque j'avais des devoirs ( des bleds en plus!!) et je n'en suis pas morte non plus!!!!

     

    Desolée je profite de ton post pour lancer mon coup de gueule ! Mais OUI Chers parents, les devoirs sont utiles pas juste pour vous embeter le soir !! :) 

    Merci pour ton post !!! :-)

     

    6
    Le Guen
    Mardi 22 Octobre 2013 à 12:30

    Je vais essayer de faire passer le message à mes "amis" de la FCPE et autres parents réfractaires aux devoirs...  l'argument "devoirs contre les inégalités" est très convaincant.

    7
    Sapotille
    Mardi 22 Octobre 2013 à 22:09

    Excellent plaidoyer pour les devoirs !

     

    Si tu rencontres  trop de résistance pour l'apprentissage des mots, tu peux expliquer que c'est une leçon .....     qu'on apprens avec un crayon à la main ...

    8
    Mercredi 23 Octobre 2013 à 10:27

    Je suis d'accord avec toi...avec un tout petit bémol.

    Revoir une petite série de mots: oui.

    Revoir les leçons vues en classe: oui.

    Lecture à la maison: oui.

    Un petit exercice de réinvestissement, de maths ou de conjugaison par exemple: oui.

    En fait, je ne suis pas opposée à une petite quantité de devoirs, que l'élève peut faire quasiment seul, en étant accompagné par un adulte.

    Mais quand je vois mon fils, en 6e, qui doit faire écrire tout son cours d'histoire-géo à la maison parce qu'en classe il n'y a QUE de l'oral, de la recherche de documents etc... là, je dis non! Je pense qu'il n'y a pas la moitié des parents qui peuvent suivre dans ce cas précis. Mais j'ai bien compris que ce n'était pas ton propos. Je tenais simplement à signaler que certains profs abusent carrément.

    9
    Mercredi 23 Octobre 2013 à 10:34

    Justement ! La marche école-collège sera encore plus dure à franchir sans cet entraînement précoce à travailler seul et en plus de la classe.

     

    Mais bien sûr, je suis d'accord avec toi sur tes 4 bénédictions ! Et une opération à faire, un exercice à trous ou un verbe à conjuguer, même s'il faut un crayon, n'ont rien à voir avec un devoir "écrit" tel que demandé au collège...

    10
    Sapotille
    Mercredi 23 Octobre 2013 à 10:46

     

    Petite difficulté, pour le professeur de s'adapter à des enfants de 11 ans, peut-être ?

    Si le résultat de  ce travail est trop décevant pour la plupart de ses élèves, il révisera peut-être ses exigences !

     

    11
    Mercredi 23 Octobre 2013 à 10:53

    J'avoue que je rame aussi en histoire-géo avec ma fille qui est en cinquième. Pas de "leçons" au sens strict, mais pour le contrôle, une somme de trucs à savoir qu'il faut aller piocher à droite à gauche dans les documents étudiés.

    C'est une démarche qui a tendance à se généraliser, me semble-t-il, mais dans laquelle les collégiens sont très vite perdus, effectivement, sans une aide qui puisse synthétiser tout cela.

    12
    Sapotille
    Mercredi 23 Octobre 2013 à 10:59

    L'égalité des chances, c'est un souci et un but constants en primaire ....

    Cele ne semble plus si prédominant au collège...

    13
    Mardi 7 Janvier 2014 à 21:20

    Très bon article. J'ajouterai qu'en CM2, ça fait partie de notre "préparation à la 6ème" que de leur donner des devoirs.

    Merci pour tes arguments qui vont un peu à contre-sens, mais tellement bien étayés !

    14
    Samedi 25 Janvier 2014 à 23:10

    Complètement d'accord avec toi! Savamment dosés, les devoirs écrits sont nécessaires. Pour les élèves qui ont le plus de mal à faire du lien et à créer du sens, ils leur permettent de transférer la leçon qu'ils viennent d'apprendre en la réinvestissant immédiatement. Pourtant à cause de cette loi, je n'en donne que de temps en temps... je me méfie!  En 6ème, il n'y a plus aucune restriction, du coup le passage cm2-6ème est encore plus dur! Merci pour ce magnifique article qui résume bien ma pensée.

    15
    rose45
    Dimanche 2 Février 2014 à 20:50
    Je découvre ton blog..... et tu sais quoi? j'adore ta façon de penser, et ça me rassure qu'il y en ait des comme toi! Merci!

    Pour les devoirs, la lecture en cycle 3, l'écriture à la main.... merci
    16
    Dimanche 2 Février 2014 à 22:00

    Merci beaucoup pour ces gentils com' !

    17
    Vendredi 14 Février 2014 à 13:58

    Chez nous, on donne des devoirs dès la 3H l'année qui correspond au CP, toujours adaptés aux élèves qui doivent mettre en moyenne 30 minutes, et, pour les plus grands (CM) 45 minutes. Dès qu'ils entrent en 3H, les enfants sont impatients d'avoir des devoirs "comme les grands"  

    Il y a des aides qui sont mises en place comme par ex. les devoirs surveillés après l'école, car les élèves rentrent systématiquement chez eux à midi ou après l'école, c'est très rare qu'ils aillent dans un accueil extra-scolaire.

    Alors on veille déjà à les rendre autonomes par rapport aux travaux à rendre à la maîtresse, on leur apprend à s'organiser en donnant parfois les devoirs à l'avance ou du travail à la semaine en 5H (CE2 déjà). Il y a toujours ceux qui déchantent et prennent beaucoup plus de temps que prévu, et ceux qui en font trop en révisant carrément les leçons faites en classe (texte de lecture, mots de dictée,...). Il y en a qui se plaignent et râlent que c'est trop pour les enfants après l'école, le sport, il y a les devoirs. Mais ce sont les mêmes qui en demandent plus pour les vacances ou pour réviser.

    Moi j'ai toujours enseigné en donnant des devoirs, cela permet surtout de faire un lien école-parents, ils voient ce qui se fait en classe et, même s'ils n'arrivent pas toujours aider leur enfant, ils prennent conscience de ce qui leur est demandé. De plus, je fais un dossier-outil où ils peuvent se référer pour se rappeler ce qui a été appris en classe (genre trace écrite), j'adore les documents Maths tout terrain par exemple avec les explications au début et les ex. progressifs, c'est idéal.

    Merci pour cet article, c'est courageux de ta part d'en parler franchement et de façon si bien argumentée. 

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