• L'importance de la notion de "groupe nominal" en grammaire.

    Débat qui a fait couler beaucoup d'encre (si je puis dire) sur quelque forum : faut-il parler à nos jeunes élèves de "groupe nominal" ?

    Ça n'a l'air de rien. Pourtant, en occultant cette notion de "groupe", c'est toute l'analyse de la phrase (et, par conséquent, par le jeu des reprises pronominales, l'analyse du texte) qui s'en trouve modifiée - et donc, si l'on croit véritablement en la légitimité et au rôle de la grammaire dans la compréhension, l'accès au sens. 

     

    Les opposants conseillent de laisser ce concept grammatical aux linguistes. Ils lui refusent même tout intérêt dans l'analyse d'une phrase - alors même qu'ils préconisent un retour à une grammaire axée sur la sémantique, ce qui est pour le moins paradoxal. Ils lui préfèrent une analyse mot à mot, qui déroule la phrase comme un collier de perles - alors que l'analyse par groupes, à mon avis, est éminemment vectrice de sens, et que considérer les mots comme des unités indépendantes risque au contraire d'en éloigner.

      

    Car à quoi sert d'autre la grammaire qu'à montrer que les mots interagissent pour former un sens, nouveau et unique ?

    A quoi servirait un méta langage qui ne ferait que nommer les éléments respectifs du langage (en disant que ceci est un article, ceci un nom commun, ceci un adjectif...) sans en élucider les dépendances ?

       

    Prenons par exemple la phrase : Le chat de Lili dort à poings fermés.

    Si l'on refuse la notion de GN, voilà ce que donne l'analyse :

    - le : article défini, détermine "chat"

    - "chat" : nom commun, masculin, etc, sujet de dort.

    (et c'est là qu'on en voit le mieux l'écueil : "chat", isolé, ne peut pas fonctionner. Il en reste à la virtualité du mot du dictionnaire : il a besoin, pour s'actualiser - c'est-à-dire exister dans une phrase - d'au moins un déterminant.)

    - de : préposition. (Ah bon ? Comment savoir à ce stade de l'analyse que "de" n'est pas l'élément d'un partitif, autrement qu'en considérant tout le groupe ?)

    - etc.

    Or, la  phrase n'est pas une juxtaposition de mots comme on en trouve dans le dictionnaire : son enjeu est justement de se détacher de ce stade virtuel (le mot "chat", qui renvoie à un animal défini par ses attributs communs à tous les autres chats) pour donner à ce chat une réalité (même langagière, même fictive, peu importe). Et il n'y a que son utilisation dans un groupe, a minima avec un déterminant, qui peut lui donner cette épaisseur.

    Une autre analyse consiste à considérer le sujet de "dort" comme "le chat de Lili" (et non comme "chat" tout court), car les éléments de ce groupe, dépendants les uns des autres, renvoient à une réalité unique. Le chat de Lili, ce n'est pas le même que celui de Lola, par exemple. Il existe, par opposition  à tous les autres chats, - par le fait même d'être utilisé dans une phrase...

      

    De plus, c'est tout le groupe "le chat de Lili" qui pourra être remplacé par un pronom personnel sujet : Il dort.

    Et comment affirmer que le complément est le même (c'est-à-dire "boîte") dans deux phrases telles : "J'ouvre une boîte de conserve" et "J'ouvre une boîte aux lettres" ? Se passer ici des GN (qui n'ont même plus le même signifiant), me paraît fort difficile. Et comment dissocier ces mots sans faire fi du sens ?

    Car même si le langage n'a d'autre choix que de se dérouler dans le temps, la compréhension n'est pas chronologique : elle demande au locuteur de mettre en relation des éléments de la phrase, puis du texte (ou "discours", au sens linguistique). Elle nécéssite immédiatement de se détacher de l'unité "mot".

     

    Et mieux comprendre, c'est à ça que sert la grammaire, non ? What else ?


  • Commentaires

    1
    Samedi 27 Avril 2013 à 18:38

    Très bon article.

    Tu essaies de te situer entre deux écueils : 1) l'analyse par mots sans les situer explicitement dans un groupe et 2) l'écueil inverse qui serait de parler de groupe nominal sans parler de nom, article, adjectif, etc.

     

    2
    Samedi 27 Avril 2013 à 19:19

    Merci pour ton com', Spinoza.

    Je marche sur des oeufs avec ce genre de concept .

    3
    Dimanche 28 Avril 2013 à 01:36

    Je suis tout à fait d'accord et je n'aurais pas mieux expliqué pourquoi ;)

    4
    Rikki-tikki-tavi
    Dimanche 28 Avril 2013 à 19:42

    Je suis partagée sur la question. La notion de groupe me semble effectivement essentiel, mais j'aime bien la notion de "sujet / sujet complet" proposée par je ne sais plus qui. Car sinon on est obligé de parler de la notion de "noyau" (et ça, je trouve que ça embrouille) pour voir que oui, c'est bien d'un chat qu'on cause, en l'occurrence celui de Lili, mais on ne cause pas de Lili dans cette affaire. 

     

    Pour moi, sujet "le chat", sujet complet "le chat de Lili", ça fonctionne bien. Qu'en penses-tu ? 

     

    Ca ne me dérange pas qu'on doive dire "le chat" et pas "chat" quand on donne le sujet, on a le même problème avec les verbes, bien souvent quand je demande "quel est le verbe dans cette phrase ?" la réponse est "il joue" et non pas "joue", et pour moi c'est bon car on ne dit jamais un verbe seul (sauf à l'impératif) à l'oral. 

     

    Bon, je ne sais pas si ce que je dis est clair, là. Merci pour l'article, en tout cas. 

    5
    Dimanche 28 Avril 2013 à 20:34

    Deux remarques au conditionnel :

    - l'analyse par mot unique impliquerait comme tu l'as montrée (avec "de" par exemple) pour être menée intelligemment l'analyse par groupe de mots.

    - l'analyse par mot unique viendrait de et/ou servirait à une correspondance langue française-langue latine où la fonction est avant tout indiquée par le cas et non par la position.

     

    6
    Sapotille
    Mardi 30 Avril 2013 à 19:36

    J'aime bien ta façon de voir, Rikki !

    7
    Mardi 30 Avril 2013 à 22:55

    Pour être tout à fait sincère, je ne vois pas trop l'intérêt d'avoir un "sujet" et un "sujet complet".

    Le sujet, c'est le sujet (et donc fait sens, quand il est pris dans son ensemble), alors que la terminaison du verbe est seulement une question de "personne". Ainsi, si "chat" suffit à accorder "dort", la compréhension requiert de considérer "le chat de Lili" comme acteur du verbe.

    8
    Mardi 30 Avril 2013 à 22:57

    D'accord avec tes remarques, Spinoza.

    9
    Rikki-tikki-tavi
    Mercredi 1er Mai 2013 à 10:13

    Gasp, je viens de voir que j'avais fait une faute, "essentielle" au féminin, SVP. 

     

    Si j'avais relu ma phrase, je me serais rendue compte que c'était "la notion" qui était essentielle, et non "le groupe", et je ne me serais pas plantée dans l'accord ! 

    Bien sûr, écrire "la notion est essentielle" vide la phrase de tout sens, car c'est en ajoutant "de groupe" que ça veut dire quelque chose. Mais honnêtement, je ne vois pas trop l'intérêt de rentrer dans ces détails au primaire. Pour moi, on écrit "La notion de groupe est essentielle", sujet : la notion, complément du nom : de groupe. 

     

    Je ne comprends pas bien la notion d'« acteur du verbe », je ne l'ai jamais rencontrée. 

    10
    Mercredi 1er Mai 2013 à 10:22

    C'est parce que je viens de l'inventer !

    ("acteur" vs "action" - si tant est que l'on admet que la plupart des verbes exprime l'action. Peut-être l'opposition thème/rhème conviendrait ici.)

    11
    Rikki-tikki-tavi
    Jeudi 2 Mai 2013 à 18:32

    Trop compliqué pour moi, ma belle ! 

     

    Moi, j'en suis resté à "qui est-ce qui... ?" alors, tu vois, les thèmes et les rhèmes, c'est trop dur pour moi. Je n'ai pas fait d'études assez poussées pour apprendre ça. 

     

    Ce qui me dérange quand on se base sur "groupe" tout le temps c'est que du coup on est obligés de forger la notion de "noyau du groupe", que je ne trouve pas géniale. 

    12
    Jeudi 2 Mai 2013 à 19:28

    Les groupes de souffle en lecture courante puis expressive ne constituaient-ils pas à l'époque une approche intuitive des groupes en grammaire ?

    Groupes de souffle --> cf. par ex. Lisons, Lisette CE2, préface : http://manuelsanciens.blogspot.com/2013/05/lisons-lisette-ce2-1978.html

    13
    Jeudi 2 Mai 2013 à 19:30

    autre chose, dans un manuel de 1968, voir l'analyse progressive de la phrase. C'est court :

    http://ecolereferences.blogspot.com/2013/05/la-vie-de-la-phrase.html

    14
    Sapotille
    Jeudi 2 Mai 2013 à 19:52

    Cette progression dans la phrase est absolument géniale !

     

    Il y a vraiment des trésors dans ces vieux manuels !

     

    Merci Spinoza.

    15
    Jeudi 2 Mai 2013 à 20:31

    Oui, sympa la progression sur "la vie de la phrase" !

     

    (Avec une phrase plus actuelle - j'entends par là écrite pour la classe : top.)

    16
    Jeudi 2 Mai 2013 à 20:37

    Spin', en revanche : je ne trouve pas la préface de Lison et Lisette.

    Ta remarque sur les groupes de souffle est intéressante. Il me semble avoir lu sur Néo récemment quelqu'un (qui y poste des trucs pointus et très documentés sous l'obscur pseudo de "Nom d'utilisateur") affirmant qu'ils ne se superposaient pas toujours avec les groupes grammaticaux. N'empêche que le GN (sauf cas d'une relative) est rarement scindé en lecture à voix haute.

    17
    Vendredi 3 Mai 2013 à 17:36

    Ce n'est pas le document le plus intéressant surles groupes de souffle, j'en suis sûr mais c'est celui qui m'a fait penser à ce parallèle.

    Merci pour la remarque. Je l'ai rajouté --> Lisons, Lisette CE2, préface : http://manuelsanciens.blogspot.com/2013/05/lisons-lisette-ce2-1978.html

    18
    le-professeur Profil de le-professeur
    Samedi 8 Juin 2013 à 08:20

    Salut, 

    COmme le dit Spinoza, l'analyse mot par mot suppose l'analyse par groupe. L'analyse à l'ancienne n'est pas exclusive d'une appréhension intuitive des groupes de mots, ou plutôt des relations entre les mots (je ne suis pas convaincu par l'existence des syntagmes nominaux, prépositionnels, etc., sauf cas bien particuliers, genre "la boîte aux lettres"). 

    Pour trouver le sujet "chat", il faut justement avoir percuté que c'était "le chat" qui dormait. Mais si l'on ne veut pas interdire à des élèves de dire en première intention que c'est "un chat" qui dort, ce qui n'est pas faux, dans l'absolu, il faut bien faire prendre conscience que c'est l'entité "chat" qui dort. 

    L'analyse grammaticale permet justement de repérer les fonctions des mots, c'est-à-dire leurs relations, et suppose nécessairement une compréhension de la structure de la phrase. On éduque la compréhension sans la brider par un métalangage et des exigences psycho-rigides et erronées, in fine (genre "non, ce n'est pas le chat qui dort, mais 'le chat noir de la voisine auquel j'ai donné le nom de Minou malgré les désirata de sa propriétaire acariâtre"). 

    Bref, au prix d'une opération d'abstraction initiale de "réduction au mot", consistant à chercher LE mot qui a telle ou telle fonction, on se permet un travail très éducatif sur le sens et la structure des phrases. 

    Bien à toi, Doctor who.

    19
    Samedi 6 Juillet 2013 à 12:08

    Merci de ton intervention, Doctor Who.

    Néanmoins, si j'insiste sur le fait que le sujet de dormait, c'est le groupe : "le chat noir de la voisine auquel j'ai donné le nom de Minou malgré les désirata de sa propriétaire acariâtre", et non "chat", ce n'est absolument pas "psychorigide" ni "erroné" de ma part (ce ne sont pas des arguments, Doctor, ça, mais un jugement sur une conception de la grammaire et de son enseignement, qui ne serait pas réfléchie - et je pense que tu fais erreur sur ce point).

    C'est juste que c'est comme ça.

    Tu as dû constater par toi-même (car cela doit encore avoir lieu au collège) les confusions que font les élèves entre complément du nom et compléments du verbe (notamment le COI, introduit par une préposition) : l'analyse de la phrase par groupes nominaux indépendants est la seule capable de réduire ces confusions.

    20
    Sapotille
    Mardi 9 Juillet 2013 à 21:32

    Petit coucou du bord de la mer méditerranée.

    Le soleil est au rendez vous, et bizarrement  personne née se soucie plus du Groupe nominal.

     

    Bonnes vacances à tous !

     

    Sapotille

    21
    Mardi 9 Juillet 2013 à 21:46

    Oui, c'est vrai. Ce pauvre groupe nominal n'attire plus les foules !

    Et pourtant, sur Néo, Dieu sait qu'il a fait couler de l'encre... et pas des plus bleues.

     

    Bonnes vacances Sapotille, merci pour ce rayon de soleil !

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