• Apprendre par coeur un texte : est-ce bien utile ?

    On pense là, bien sûr, aux poésies, exercices scolaires par excellence, que l'enseignement primaire dans sa grande majorité - et sa grande sagesse - ne s'est jamais résolu à abandonner bien longtemps (à la différence du Secondaire).

     

    Mais aussi, plus marginal, à l'apprentissage de passages de romans ou de contes (les premières lignes du Petit Chaperon rouge, les échanges entre la fausse mère-grand et la naïve petite fille; le portrait de la Chèvre de Monsieur Seguin...), ou de tirades théâtrales...

    Tous les extraits de textes narratifs ne s'y prêtent pas : il faut qu'ils soient suffisamment ciselés pour pouvoir exister indépendamment de l'ensemble d'origine, et il faut que leur forme, leur syntaxe, se prêtent à la mise en mémoire. Il faut qu'ils se rapprochent en fait -soit par une structure répétitive, soit par un jeu sur les sonorités, une musicalité, une fluidité, une originalité - du poème en général, une forme courte (oui, il y a des exceptions notables, chez Hugo par exemple) - ces quelques lignes qui se suffisent.

     

    Le poème reste en mémoire plus facilement parce qu'il possède, intrinsèquement, tout cela. On dirait qu'il est construit pour être mémorisé, et qu'il a besoin d'être mémorisé pour se contruire en chacun.

    Le poème ne se livre pas facilement : il demande à être lu et relu, répété, à voix haute, seul ou en choeur, presque chanté. Il est "ce qui reste quand on a tout oublié".

    OK, c'est bien beau, tout ça... Mais à quoi ça sert d'en donner à apprendre ?

    Car force est de constater que, malgré notre attachement à la poésie, elle est souvent liée exclusivement à l'enfance, à l'école. Une fois adultes, on n'en lit plus ou peu. Bien maigres sont les rayons des librairies et bibliothèques consacrés à ce genre...

      

    Je crois que justement, c'est de mémoire qu'il s'agit. Oui, de Culture aussi, de vocabulaire, de sensibilité, de goût pour les mots choisis, de rencontre... mais surtout de mémoire. En se prêtant si bien à la mémorisation, en la rendant quasi nécessaire aussi, il permet à la fois de l'exercer (afin que plus tard elle s'attaque à des objets textuels plus hardus), et aussi -moins utilitaire mais sans doute aussi prégnant- de rendre possible, même bien après l'apprentissage, des réminiscences souvent très précises : qui n'a jamais récité quelques vers des sanglots longs devant un paysage d'automne - tout en ayant l'impression de les redécouvrir à chaque fois ?

    Une grille de lecture du Monde, toujours disponible ? Un peu, oui, je crois. Mais qui nous laisse libres, tant elle est personnelle.

      

    Article un peu prétentieux, j'en suis bien consciente, mais je souhaitais plaider pour le "par coeur", en poésie du moins - même si ce mot n'a plus la cote. (Il est pourtant bien beau : par coeur...).

    Non : un enfant qui apprend par coeur n'est pas un perroquet. Parce qu'un enfant tout court, à partir du moment où il met un sens sur les mots, n'est pas un perroquet...

     

     

    Et quant aux moyens (et afin de ne pas laisser les élèves seuls face à cette tâche qui en rebute plus d'un), une bien jolie découverte aujourd'hui sur la toile: les m@p.  (ou Moulins à Paroles.)


  • Commentaires

    1
    Samedi 18 Mai 2013 à 17:05

    Jolie réflexion... je suis d'accord avec toi, l'apprentissage "par coeur" est trop vite abandonné. Je me souviens que j'ai appris des poésies jusqu'en 3ème, mais je ne crois pas que cela existe encore ! ça demande trop des efforts... et sans faire la vieille aigrie je trouve qu'on en demande de moins en moins à la génération du "tout cuit" ! 

    J'ai donné à apprendre les 27 pays de l'UE et leurs capitales à mes 82 élèves de 3 classes de cycle 3 pendant les vacances de Pâques. Ils ont joué le jeu à fond, et les résultats sont au-dessus de toutes les éval que j'ai faites depuis le début de l'année... Je n'hésiterai donc plus à faire mémoriser ce genre de choses, et pourtant j'ai eu peur des réactions des parents en donnant ce travail ! Une seule maman a râlé... et sa fille a eu 20 !

    Il y a un passage de "Comme un roman" de Pennac où il fait des concours de textes de litté à apprendre par coeur, avec ses élèves de lycée... ta réfléxion m'y a beaucoup fait penser !

    2
    Dimanche 19 Mai 2013 à 13:24

    Merci  pour ton com', Alice.

    Ma fille, actuellement en sixième, n'a pas appris une poésie de l'année. Quasiment rien en grammaire, conjugaison et orthographe. Ils font de belles séquences sur les schémas narratifs de textes que j'ai découverts en fac...

    Dans Chagrin d'école, Pennac en parle aussi, de ces joutes !

    Oui, le "par coeur" n'est plus vraiment d'actualité, surtout si l'on considère que l'enfant a déjà tout en lui, et que comprendre suffit...

    Quel dommage que ces dérives.

    3
    mamsa Profil de mamsa
    Dimanche 19 Mai 2013 à 17:48

    OuF! En lisant le titre de ton article, j'ai cru que nous ne serions pas d'accord... mais si!  La lecture des ouvrages d'Alain Lieury m'a bien éclairée sur le sujet et plus que convaincue de l'importance du par coeur.

    J'ai presque envie de dire :"non, mais allô quoi!" Une mémoire ,çà se respecte.."

    Merci pour cette réflexion.

    Mamsa, www.aquatrecarreaux.com

    4
    Lundi 20 Mai 2013 à 12:19

    Merci pour ton com' !

    Je ne connaissais pas Alain Lieury...  Mais j'ai cherché un peu sur Internet : j'ai compris qu'il redonnait ses lettres de noblesse à la Culture dite "encyclopédique" (et souvent dénigrée... La tête bien faite, tout ça; le vase que l'on remplit... ). C'est bien cela, mamsa ?

     

    5
    mamsa Profil de mamsa
    Lundi 20 Mai 2013 à 16:02
    Il explique surtout le fonctionnement de la mémoire, et notamment sur les mémoires auditives, visuelles (qui finalement n'existent pas..), mais aussi sémantiques.
    Va voir une de ses conférences, c'est très intéressant :http://www.esen.education.fr/fr/ressources-par-type/conferences-en-ligne/detail-d-une-conference/?idRessource=1233&cHash=b2195fac27
    Sinon, j'ai fait une revue de lectures sur deux de ses ouvrages, elle est sur mon blog.
    6
    mamsa Profil de mamsa
    Lundi 20 Mai 2013 à 16:05
    Elle est dans la rubrique CAFIPEMF, revues de lecture
    7
    Lundi 20 Mai 2013 à 18:00

    Je vais aller voir tout ça, merci.

    Pas trop surprise qu'il remette en cause les mémoires définies par La Garanderie. Lui-même prenait des précautions en parlant de dominante, mais les concepts me semblent avoir ensuite été caricaturés, et prétextes à des délires pédagogiques, j'ai l'impression, comme la nécessité à s'adresser à tous les profils, et donc à éviter de modéliser ses stratégies... Enfin, j'extrapole, il faut que j'aille lire tout ça avant d'y calquer mes propres interrogations

    8
    Lundi 20 Mai 2013 à 19:05

    Je suis (encore, comme c'est étonnant?) tout à fait d'accord avec toi. De plus, c'est toujours un plaisir de te lire tellement ta plume est fluide.

    9
    Lundi 20 Mai 2013 à 21:22

    C'est adorable, Zaubette.

    10
    Sapotille
    Lundi 20 Mai 2013 à 23:41

    Zaubette, tu me retire les mots de la bouche !

    Réflexion pertinente, abcdefgh.

    Tu sais que je corresponds avec des gamines AU Sénégal  et que l'on reproche beaucoup à l'école de là-bas un apprentissage par coeur qui empêcherait les enfants de réfléchir !

    Je vois surtout des jeunes qui écrivent seuls des lettres pratiquement sans fautes et qui ont vraiment des choses intéressantes à raconter : ils donnent souvent des détails sur la géographie, la flore de leur pays, ils racontent le transport des esclaves quand l'école les conduit sur les lieux historiques de ces événements ou savent parler du village natal de Léopold Sédar Sanghor.

    Ce sont des leçons qu'ils ont apprises par coeur avant de visiter ces lieux avec l'école  et dont ils retirent  une culture qui les enrichit. 

    On apprend aussi beaucoup par coeur là-bas parce qu'on a une culture de la transmission orale !

    11
    Rikki-tikki-tavi
    Mercredi 22 Mai 2013 à 00:59

    Quand j'étais petite, la maîtresse nous disait que la mémoire c'était un muscle : si on ne l'exerce pas, il s'affaiblit, mais plus on l'entraîne, plus il devient fort. 

    12
    Mercredi 22 Mai 2013 à 07:14

    Malheureusement, cela demande un effort... Et j'ai, comme tout le monde, mon lot de réfractaires à cet effort. 

    Dernière poésie (je l'ai laissée à apprendre à la maison, en plusieurs fois) : 4 élèves (sur 21) "ne l'ont pas apprise" ("oh ben je l'ai pas apprise..." Normal...). Il va falloir différencier là-aussi, et ne leur donner que quatre vers, quand les autres en apprennent 12 ?

    Pourquoi pas... Il va falloir que j'essaie sur la prochaine. Je veux bien. Mais les autres vont râler.

    Et les tables ? Ne leur faire apprendre que jusqu'à 3 ? Les conjugaisons jusqu'à "tu" ?

    Car le problème, c'est que la difficulté de mémorisation (ou le refus de, car cela est sans doute cognitivement trop coûteux), va de pair avec des difficultés très globales - de lecture, de compréhension, de production, d'attention, de comportement... Et l'écart se creuse, encore.

    Peut-être qu'en valorisant très tôt ce type d'apprentissage (culturellement déprécié comme "bête et méchant") mot à mot, arriverait-on à entretenir chez ses enfants le goût de l'effort - qui doit bien être  transférable aux compétences déclinées plus haut (attention à la parole de l'autre; compréhension plus rapide...).

     

    ???

    13
    Sapotille
    Mercredi 22 Mai 2013 à 08:55

    Vaste problème, chère abcdefgh !

    Comment donner le courage, la volonté de se donner de la peine pour accomplir la tâche demandée ?

     

    Les professeurs du secondaire se plaignent aussi de jeunes qui n'appennent pas leurs leçons, qui viennent  en cours sans même une feuille et un stylo ...

    14
    Mercredi 22 Mai 2013 à 11:32

    Tout à fait d'accord avec toi encore une fois. A propos de "différenciation", je disais encore il y a quelques jours à mes collègues que je n'avais vraiment pas l'impression de rendre service à mes élèves "en difficulté" en ne leur donnant que 5 mots sur les 10 à apprendre dans la semaine ("conseil" de la CPC, scrupuleusement appliqué cette année ). Ils n'apprennent pas plus les 5 mots en question qu'ils n'apprennent les 10, et cela ne les fait pas vraiment progresser... Je crois qu'il faudrait plutôt que l'ensemble du système soit exigeant et rassurant à la fois avec tous les élèves... Ce que nous raconte Sapotille semble montrer que cela marche !

    15
    Samedi 25 Mai 2013 à 10:52

    mamsa, si tu repasses, je suis gourde : je n'ai pas trouvé ta revue de lecture d'Alain Lieury sur ton blog .

    Tu aurais un lien direct ?

    16
    mamsa Profil de mamsa
    Lundi 27 Mai 2013 à 20:40

    Oups, C'est ici:http://www.aquatrecarreaux.com/cafipemf-c19285125, En bas de la page, article intitulé "revue de lecture". Voilà...

    17
    Lundi 27 Mai 2013 à 21:12

    Merci beaucoup !

    18
    Nita-a
    Jeudi 30 Mai 2013 à 23:36

    Je prêche pour ma paroisse, hein, mais mes 6e ont appris des conjugaisons par coeur, et pi des poèmes, des vrais, avec des alexandrins entiers dedans, et on va s'attaquer à un bout de Molière...

    C'est dire si je suis d'accord avec toi...

     

    (T'as vu ? moi je suis venue commenter ici !)

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